Justice
À l’occasion du « Génocost », Denis Mukwege estime qu’une révision de la Constitution pourrait conduire à une nouvelle déstabilisation de la RDC
À l’occasion du « Génocost », Denis Mukwege estime qu’une révision de la Constitution pourrait conduire à une nouvelle déstabilisation de la RDC
Le 1er août 2026, alors que la République Démocratique du Congo commémorait la Journée nationale du « Génocost », le docteur Denis Mukwege, Prix Nobel de la Paix, a pris la parole. Depuis Bukavu, où il a fondé l'hôpital de Panzi, son message a résonné à travers le pays : une révision de la Constitution dans le contexte actuel pourrait plonger la RDC dans une nouvelle phase de déstabilisation. Cet avertissement s'inscrit dans un plaidoyer plus large pour la justice transitionnelle et la fin de l'impunité qui caractérisent les conflits congolais depuis près de trois décennies.
Un appel solennel en pleine commémoration du Génocost
La date du 1er août 2026 marquait la Journée nationale du « Génocost », une journée dédiée à la mémoire des millions de victimes des conflits qui ravagent la RDC. Dans une déclaration publique, Denis Mukwege a rendu un hommage appuyé aux femmes, hommes et enfants ayant péri, ainsi qu'aux survivants, déplacés et victimes de violences sexuelles. Il a salué la reconnaissance de cette journée comme une « avancée importante dans le devoir de mémoire », tout en soulignant qu'elle ne prendrait son plein sens qu'avec une volonté politique ferme d'éradiquer les causes profondes des violences et de garantir la justice, la vérité, les réparations et les garanties de non-répétition pour les victimes. Pour Mukwege, les massacres, déplacements forcés et violences sexuelles persistent, notamment dans l'Est du pays, dans un climat d'impunité quasi-total. Il a spécifiquement mentionné les atrocités attribuées aux rebelles des ADF dans les territoires de Beni et de Mambasa, insistant sur la nécessité de briser ce cycle de violence.
Les racines profondes de l'instabilité et les responsabilités multiples
Le Prix Nobel a rappelé que les conflits en RDC sont alimentés par une combinaison complexe de facteurs. Les rapports des Nations unies, les enquêtes d'organisations internationales et les travaux de la société civile ont constamment mis en lumière les liens entre les conflits armés, l'exploitation illicite des ressources naturelles et les interventions d'acteurs étrangers. Les conclusions les plus récentes du Groupe d'experts de l'ONU confirment que le contrôle des zones minières reste un moteur majeur de la guerre, impliquant notamment l'armée rwandaise et ses alliés du M23 et de l'AFC. Cependant, Denis Mukwege a également pointé du doigt les responsabilités internes, citant « les complicités internes, la corruption, le bradage des ressources nationales, l’affaiblissement des institutions et l’absence de réformes profondes de la justice, de la sécurité et de la gouvernance publique ». Cette analyse souligne une vision systémique des problèmes, où les facteurs externes et internes s'entremêlent pour perpétuer l'instabilité.
La révision constitutionnelle : un risque de déstabilisation interne
Au cœur de la déclaration de Denis Mukwege se trouve une mise en garde explicite contre le projet de révision de la Constitution. Malgré les contestations de la société civile, des Églises et de l'opposition, le pouvoir en place semble déterminé à modifier la loi fondamentale, un mouvement que Mukwege interprète comme une tentative de prolonger le mandat du président Félix Tshisekedi. Il a exhorté les autorités à abandonner ce projet, estimant qu'il pourrait conduire à une « déstabilisation interne conflictogène ». Cette position s'appuie sur le principe que la souveraineté nationale appartient au peuple et qu'aucun individu ou groupe ne peut se l'approprier. Le docteur Mukwege a rappelé que la Constitution congolaise, en ses articles 219 et 220, interdit toute révision en période d'état de guerre, d'urgence ou de siège, et surtout, que le nombre et la durée des mandats présidentiels ne peuvent être modifiés. Il a également souligné l'incohérence d'un tel débat alors que l'insécurité dans l'Est du pays pourrait empêcher des millions de citoyens du Nord-Kivu et du Sud-Kivu de participer aux élections prévues en 2028, rendant tout référendum national difficilement justifiable.
Plaidoyer pour une justice transitionnelle et un sursaut citoyen
Face à ces défis, Denis Mukwege a renouvelé son plaidoyer en faveur d' une stratégie nationale de justice transitionnelle. Cette stratégie devrait inclure des poursuites judiciaires, un mécanisme de recherche de la vérité, des réparations pour les victimes, la préservation de la mémoire, des réformes institutionnelles et des garanties de non-répétition. Il a réitéré son appel à la création d'un tribunal pénal spécial pour la RDC et de chambres spécialisées mixtes, des instruments essentiels pour lutter contre l'impunité. En outre, il a demandé la création d'un mémorial national à Kinshasa et de lieux de mémoire dans les provinces touchées par les conflits, afin d'honorer les victimes et de prévenir l'oubli. Le Prix Nobel a également insisté sur la nécessité de renforcer la traçabilité des minerais stratégiques, de mettre fin aux circuits illicites d'exploitation et d'exportation, et de promouvoir leur transformation locale. L'objectif est que les richesses minières du pays contribuent au développement plutôt qu'à alimenter les conflits.
Les acteurs concernés et les enjeux pour l'avenir
Les avertissements de Denis Mukwege s'adressent directement au président Félix Tshisekedi et à l'Union sacrée, le regroupement politique au pouvoir, accusés de vouloir s'accrocher au pouvoir au détriment de l'alternance démocratique. Il a critiqué un « système basé sur le culte de la personnalité » malgré un bilan jugé « désastreux » en matière de gouvernance sécuritaire, économique et sociale. Son message vise également la société civile, les Églises et l'opposition, les appelant à un « sursaut citoyen » pour défendre les principes démocratiques et la Constitution. Le Prix Nobel a rappelé que les priorités nationales devraient être la fin de la guerre dans l'Est et la restauration de l'autorité de l'État sur l'ensemble du territoire. Il a dénoncé les contradictions de certains acteurs politiques qui, après avoir manifesté contre toute révision constitutionnelle il y a moins de dix ans, militent aujourd'hui pour la modifier. Pour Mukwege, le problème fondamental de la RDC ne réside pas dans les textes légaux, mais dans le manque de dirigeants capables d'assurer la paix, la justice, le travail et la dignité pour tous les Congolais. Il a conclu son appel en exhortant la nation à ne pas « sacrifier la République » et à rester unie pour construire un État de droit et une nation prospère, fondée sur une véritable démocratie politique, économique, sociale et culturelle, martelant le slogan : « Ne touchez pas à ma Constitution! » Le docteur Mukwege a ainsi mis en garde Félix Tshisekedi contre toute tentative de modification de la loi fondamentale.
Ce que cela change concrètement
La prise de position de Denis Mukwege, figure morale et Prix Nobel, renforce la pression sur le gouvernement congolais concernant la question de la révision constitutionnelle. Son intervention, lors d'une journée de commémoration nationale, donne une visibilité accrue à l'opposition à un troisième mandat présidentiel et à la nécessité d'une justice transitionnelle. En liant la révision constitutionnelle à une potentielle « déstabilisation interne conflictogène », il met en lumière les risques d'une telle démarche dans un pays déjà fragilisé par des décennies de conflits. Ce discours vise à mobiliser l'opinion publique nationale et internationale, rappelant que la stabilité de la RDC est intrinsèquement liée au respect de ses institutions et à la résolution des injustices passées. Son appel à la création d'un tribunal pénal spécial pour la RDC et à la mise en œuvre de la justice transitionnelle cherche à transformer la reconnaissance du Génocost en une action concrète pour l'avenir. En insistant sur la traçabilité des minerais et la transformation locale, il propose une voie pour que les ressources du pays deviennent un levier de développement plutôt qu'une source de conflit. L'impact de cette déclaration se mesurera à la capacité des acteurs politiques à écouter ces avertissements et à privilégier la stabilité institutionnelle et la justice pour tous les Congolais. Mukwege a notamment mis en garde contre une potentielle balkanisation du pays si les principes démocratiques n'étaient pas respectés.
Aussi de LEGALI