Justice
Genocost : Lilas Sansa dénonce une justice « à deux vitesses » entre Roger Lumbala et Jean-Pierre Bemba
Genocost : Lilas Sansa dénonce une justice « à deux vitesses » entre Roger Lumbala et Jean-Pierre Bemba
La tension institutionnelle autour de l'imputabilité des crimes de guerre en République Démocratique du Congo a été ravivée par les déclarations de la juriste Lilas Sansa. Intervenant le 3 août 2026 lors du Space live organisé par Stanis Bujakera Tshiamala, à l'occasion de la Journée du Genocost, Sansa a dénoncé avec force ce qu'elle qualifie de « justice à deux vitesses », opposant le sort judiciaire de Roger Lumbala à celui de Jean-Pierre Bemba. Ses propos ont mis en lumière les divergences d'application du droit international et les défis persistants de la justice congolaise face aux atrocités passées.
Une condamnation en France, une controverse en RDC
Lilas Sansa a salué la condamnation de Roger Lumbala en France pour complicité de crimes contre l'humanité, une décision rendue possible grâce au principe de compétence universelle. Ce mécanisme juridique permet aux tribunaux d'un État de juger des individus pour certains crimes internationaux, indépendamment du lieu où ces crimes ont été commis et de la nationalité des auteurs ou des victimes. La condamnation de Lumbala, âgé de 67 ans, devant la Cour d'assises de Paris, a été un jalon important pour les victimes congolaises, offrant une lueur d'espoir dans la quête de justice. Cependant, cette avancée contraste fortement avec la situation d'autres personnalités congolaises, notamment Jean-Pierre Bemba, dont le parcours judiciaire et politique est perçu comme emblématique des lacunes de la justice congolaise.
Sansa a rappelé que Jean-Pierre Bemba, bien que condamné par la Cour pénale internationale avant d'être acquitté en appel, a depuis été nommé à deux reprises au gouvernement congolais par le président Félix Tshisekedi. Cette nomination, selon elle, pose question au regard des accusations qui pesaient sur les réseaux auxquels il aurait appartenu, notamment l'opération « Effacer le tableau », à laquelle Lumbala aurait également été lié. Cette dualité de traitement met en évidence la complexité des enjeux politiques et judiciaires en RDC, où les impératifs de réconciliation et de stabilité peuvent parfois entrer en collision avec l'exigence de justice pour les victimes.
Le contexte du Genocost et l'appel à la justice
La Journée du Genocost, commémorée le 2 août, est un moment clé pour la RDC, dédié au souvenir des millions de victimes des conflits et des atrocités qui ont ravagé le pays. C'est dans ce cadre que des voix s'élèvent pour réclamer une justice pleine et entière. Le Dr Denis Mukwege, prix Nobel de la paix, a d'ailleurs réclamé la création d'un Tribunal pénal spécial pour la RDC, soulignant l'importance de ce mécanisme pour juger les crimes de masse et mettre fin à l'impunité. Cette proposition vise à doter le pays d'une instance judiciaire dédiée, capable de traiter les dossiers complexes des crimes de guerre et crimes contre l'humanité, souvent entravés par des considérations politiques ou des faiblesses institutionnelles internes.
Le 2 août est une date symbolique, marquant le début de la deuxième guerre du Congo en 1998, un conflit qui a eu des conséquences dévastatrices. Le président Félix Tshisekedi a d'ailleurs lancé un appel au devoir de mémoire et à la justice à l'occasion de cette journée, soulignant l'importance de reconnaître les souffrances passées pour construire un avenir de paix. La commémoration est perçue comme une exigence de justice et une reconnaissance des victimes, mais elle doit s'accompagner d'actions concrètes pour que les responsables soient tenus de rendre des comptes.
La procédure Lumbala : un cas emblématique de compétence universelle
Le procès de Roger Lumbala en France illustre l'application concrète du principe de compétence universelle. Ancien ministre et chef de guerre, Lumbala a été jugé pour des faits commis en RDC, notamment des exactions perpétrées par son groupe armé, le Rassemblement des Congolais Démocrates/National (RCD/N). Ce procès a été marqué par des rebondissements, notamment la récusation de ses avocats, Me Hugues Vigier et Me Marie Dosée, et son refus de comparaître. Malgré ces difficultés, la justice française a poursuivi son cours, démontrant la détermination à ne pas laisser impunis les crimes les plus graves.
Il est important de noter que le greffe de la Cour d'assises de Paris a précisé que les noms de Jean-Pierre Bemba et du général Constant Ndima n'ont pas été cités dans le dossier Lumbala. Cette clarification est cruciale, car elle réfute les allégations diffusées sur les réseaux sociaux congolais qui tentaient d'impliquer ces personnalités dans la procédure française. Les avocats de Lumbala ont également exprimé leur étonnement face à ces rumeurs, soulignant la rigueur des procédures judiciaires françaises qui n'autorisent pas d'imprévus de dernière minute concernant les noms des prévenus ou des témoins.
Les acteurs concernés et leurs motivations
Les acteurs de ce dossier sont multiples et leurs motivations diverses. Lilas Sansa, en tant que juriste, défend le principe d'une justice équitable et sans complaisance pour tous les présumés auteurs de crimes. Sa critique vise à interpeller les autorités congolaises et la communauté internationale sur la nécessité d'une volonté politique forte pour lutter contre l'impunité. Le Dr Denis Mukwege, par son plaidoyer pour un Tribunal pénal spécial, cherche à doter la RDC d'un outil judiciaire adapté à l'ampleur des crimes commis, afin de garantir une justice réparatrice pour les victimes.
Du côté des accusés, Roger Lumbala fait face à la justice française, tandis que Jean-Pierre Bemba, après son acquittement par la CPI, a réintégré la scène politique congolaise. Cette divergence de trajectoires soulève des questions sur la cohérence des systèmes judiciaires et l'influence des facteurs politiques. Les victimes, quant à elles, attendent toujours une justice qui reconnaisse leurs souffrances et leur offre réparation, peu importe le statut ou l'influence des auteurs des crimes.
Ce que cela change concrètement
Les déclarations de Lilas Sansa et le contexte du Genocost ne changent pas directement le cours des procédures judiciaires en cours, mais ils ont un impact significatif sur le débat public et la pression exercée sur les autorités. En dénonçant une justice « à deux vitesses », Sansa contribue à maintenir la question de l'impunité au cœur des préoccupations nationales et internationales. Cela renforce l'appel à une réforme judiciaire en RDC et à l'établissement de mécanismes crédibles pour juger les crimes de masse.
La reconnaissance du Genocost et la commémoration des victimes sont des étapes essentielles, mais elles doivent être suivies d'actions concrètes. La compétence universelle, telle qu'appliquée dans le cas Lumbala, offre une voie pour la justice lorsque les systèmes nationaux sont défaillants. Cependant, la mise en place d'un Tribunal pénal spécial en RDC, comme le souhaite Mukwege, pourrait offrir une solution plus pérenne et plus légitime pour traiter l'ensemble des crimes commis sur le territoire congolais, en garantissant une justice de proximité pour les victimes et en renforçant l'État de droit.
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